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Histoire de Thionville et des villages alentours

Histoire de Thionville et des villages alentours

Numéro ISSN: 2492-2870 Histoire de la ville de Thionville et des villages alentours à partir de documents d'archives

Publié le par Persin Michel
Publié dans : #Thionville 18ème siècle

 

A l’époque, pas de journaux, pas de rubrique faits divers, mais des procès-verbaux d’enquêtes faites  par le  bailliage  dans le cadre d’incidents, d’accidents ou autres atteintes à l’ordre public.

 

Ces procès verbaux écrits à la hâte sont particulièrement difficiles à lire et à interpréter, toutefois en voici deux que vous trouverez transcrits en langage courant, les textes d’origine étant encombrés de redites et de termes juridiques du début du 18ème siècle, encore compliqués par la fâcheuse habitude prise par les nouvelles autorités française (Thionville n’est française que depuis une cinquante d’années) de traduire les noms propres d’origine luxembourgeoise ou allemande en français !

 

Un homme enseveli par l’effondrement d’une cheminée

 

Le 26 février 1705, une certaine Madeleine Boyon fait avertir les autorités du bailliage en la personne d’Etienne Hue de Saint-Rémy, conseiller du Roi, lieutenant général civil et criminel de ce siège, que son beau-frère, Dominique Maréchal, manouvrier à Thionville étant allé à la pêche près de la redoute qui est vis à vis du moulin de la ville [1], est entré dans cette redoute pour y prendre du feu dans la cheminée et ainsi allumer sa pipe. Mal lui en prit, car à ce moment le plancher et la cheminée de la redoute, se sont effondrés, l’ensevelissant sous les gravats. Des maçons qui travaillaient là, sont venus à son secours, l’ont déterré et trouvé mort.

 

Nous avons donc dépêché sur place notre huissier  et le sieur Metzinger, chirurgien juré de la ville pour examiner le corps.  Le cadavre fut trouvé sur place et examiné, il ne présentait ni blessures, ni meurtrissures, mais l’ayant fait déshabillé, il fut trouvé sur son corps, sous sa chemise, dans ses bas, sous sa ceinture, des débris de chaux et de ciment. De plus  une grande partie du haut de son corps était de couleur violette et pourpre ce qui laisse penser qu’il a été étouffé et a suffoqué sous les gravats de la cheminée comme le laisse à penser plusieurs témoignages de personnes l’ayant tiré de dessous les gravats. Son corps a été conduit à la conciergerie du bailliage dans l’attente du témoignage des témoins

 

Témoignages :

 

François Delhaye, brasseur à Thionville, âgé de 42 ans, témoin assigné qui confirme ne pas être de la parenté du mort, ni à son service puis dépose qu’il ne sait rien de l’accident mais qu’il peut dire que Dominique Marchal était un honnête homme, catholique et qu’il avait fait dimanche passé, ses dévotions à l’église des capucins. [2]

 

 

 

[1] Le moulin se trouvait vers la place Marie-Louise où existe toujours les bâtiments du moulin « Nouviaire ». Là se trouvait la porte de Metz.

[2] Ce témoin  qui ne sait rien de l’accident est un témoin de moralité.

Michel Kaikin, maçon de Thionville, âgé de 55 ans, témoin assigné, dépose que  ce jour, vers les 10 ou 11 heures du matin, il travaillait avec d’autres à la démolition de la redoute qui se trouve proche du moulin de la ville. Il fut surpris d’entendre un grand bruit qui provenait d’une cheminée et d’un décombre du plancher qui venait de tomber.

 

Etant allé voir si cet abattement de cheminée n’avait pas été cause de quelques malheurs, il accourut avec d’autres et trouva un petit garçon, un fils de Nicolas Virt, qui était enterré sous les décombres qui venaient de tomber. Il n’avait que la tête qui dépassait dehors les gravats et nous dit d’une voix étouffée que d’autres personnes étaient encore sous les ruines du bâtiment. Avec les autres personnes accourues, nous ôtèrent sur le champ des briques et des pierres et on retira des ruines de la redoute, le petit garçon.

Celui-ci nous expliqua qu’il y avait un grand homme avec un habit de tirtaine [1] qui était venu allumer sa pipe et qui avait eu le malheur de rester sous les ruines. Avec les autres personnes nous enlevèrent encore des gravats et des pierres où l’on trouva le corps dudit Dominique Maréchal qui était un homme de bonne vie et mœurs, de religion catholique et que ce fut un accident que sa mort.

 

Jean Chastelin, bourgeois de Thionville, âgé de 62 ans, après avoir prêté serment de dire la vérité et de dire qu’il n’était pas famille, ni serviteur, ni domestique des parties dépose qu’il est accouru comme les autres quand il a entendu le bruit de la cheminée et des décombres de la redoute qui sont tombés. Quand il est arrivé, il fut surpris de voir un petit garçon qui était enseveli sous les ruines du bâtiment, lequel ne pouvait parler qu’avec peine, mais revenu à lui, il nous déclara qu’il y a avait encore 2 personnes sous les ruines. Aussi nous fûmes quelques temps à dégager les gravats et nous trouvèrent un autre petit garçon, qui lui avait perdu la parole et ne la retrouva que lorsqu‘on lui donna à boire. Une fois revenu à lui, il nous dit qu’il y avait encore un grand homme sous les ruines. Avec les témoins sur place nous enlevèrent encore des briques et nous trouvâmes ledit Dominique Marchal qui était mort étouffé sous les ruines du bâtiment. Il était un bon catholique qui avait encore fait ses dévotions dimanche passé.

 

Jean Pultier, maçon de Thionville, âgé de 44 ans après son serment de dire la vérité, expliqua qu’il connaissait Dominique Marchal, que c’était un bon catholique, qu’il fréquentait souvent les églises et les sacrements et que sa mort était arrivée par accident imprévu car il était présent quand la cheminée était tombée sur son corps. Il dit avoir aidé a le déterrer et à le sortir des ruines de la redoute mais qu’il ne sait rien de plus.

 

Après avoir entendu tous ces témoins, il a été décidé par le lieutenant général civil et criminel, Etienne Hue de Saint-Rémy, que le cadavre du sieur Dominique Marchal, serait enterré en terre sainte [2], avec les cérémonies ordinaires et accoutumées.

 

NB : Toutes les affirmations sur la religion catholique de Dominique Marchal, sur sa conduite de bon chrétien et sur la nature accidentelle de sa mort, n’avaient d’autre but que de permettre sa sépulture au cimetière paroissial.

 

[1] Tissu grossier fait de coton, de lin et de laine mélangés aussi appelé Tiretaine ou tritaine.

[2] C’est à dire au cimetière paroissial.

Une affaire d’enfant naturel et de violences

 

 

Il se trouve que quelque temps avant cet accident, le 7 janvier 1705, une autre enquête conduite par le même lieutenant général civil et criminel, Etienne Hue de Saint-Rémy, a mis en cause le domestique du premier témoin dans cette affaire d’accident, je parle ici du témoin de moralité, François Delhaye, brasseur à Thionville, âgé de 42 ans.

 

L’objet de l’enquête est de savoir qui est le père d’un enfant et s’il est l’auteur des violences commises envers la mère de l’enfant.

 

La mère se trouve être Anne Marie, jeune fille « imbécile » au service de Rémy Suisse [1], laboureur à la cense de Vonnerhof (Marienthal) et le père supposé et auteur de violences envers Anne Marie se trouve être George Laurent [2], valet et domestique de François Delhaye, brasseur à Thionville. Pour arriver à la vérité plusieurs témoins furent entendus, voici ce qu’il déclarèrent : (Toute l’enquête est menée en langue germanique)

 

Anne Augustin, sage femme âgée de 60 ans et demeurant à Guentrange qui après les formules d’usage précisant qu’elle n’est liée en aucune façon aux parties dépose qu’il y a 10 ou 12 ans qu’elle connaît Anne Marie pour lui avoir vu garder les troupeaux de la cense de « Vonnerhof ». Il y a environ 2 mois, ayant perdu un veau, elle a parlé à Anne Marie pour lui demander si elle ne l’avait pas vu, c’est à cette occasion qu’elle s’est aperçue qu’elle était enceinte à la grosseur de son ventre. Cela l’engagea à lui demander qui était l’auteur de sa grossesse, après biens des difficultés, elle dit que la vérité était qu’elle était enceinte des œuvres de George « Goeury ». Après les couches, c’est elle qui apporta l’enfant, un garçon, à la ville, où il fut baptisé à l’église paroissiale et ce qui l’engagea à porter cette enfant à l’église c’est que sur son lit de couches, encore alitée, Anne marie lui confirma que le père était bien George « Goeury ». Bien entendu elle à toujours su qu’Anne Marie était « imbécile » d’esprit et que ce n’était pas la première fois qu’elle se laissait engrosser puisqu’il y a 3 ou 4 ans qu’un garçon du « Quartier du Roi » (Terville), aujourd’hui parti à la guerre l’avait pareillement engrossée et que l’enfant était actuellement chez la mère du soldat qui se chargeait de l’élever.

 

Rémy Suisse, laboureur, à la cense de Vonnerhof, âgé de 60 ans qui après le serment et les formules d’usage, dépose qu’ Anne Marie demeure chez lui depuis 10 ans et que pendant tout ce temps, il s’est aperçu qu’elle était « imbécile » et faible d’esprit et que depuis qu’elle est à son service, elle a fait deux enfants à savoir un premier avec un certain Jean du « Quartier du Roi » actuellement absent car au service du Roi et le deuxième avec George « Goeury » qui est l’objet de cette plainte. Il sait qu’il travaillait dans une vigne proche qui appartenait à François Delhaye, brasseur à Thionville, et qu’il appelait souvent Anne Marie qui gardait son troupeau pour lui donner du pain blanc et de la bière, qu’elle ramenait à la cense.Quand je lui demandais qui lui avait donné ce pain et cette bière, elle répondait que c’était George « Goeury ». Je lui ai demandé qui l’avait  engrossée cette fois ci, ne voulant pas répondre, je dus la menacer de la renvoyer pour qu’elle me dise qu’un jour gardant le troupeau, elle fut appelée par George « Goeury » qui travaillait à la vigne, quand elle arriva près de lui, il la renversa sur un fagot de ceps de vigne et la connu charnellement.

Rémy Suisse dit alors qu’il avait eu envie de la chasser de sa maison, mais que c’est monsieur le procureur du Roi qui lui avait dit de n’en rien faire. Il l’a donc gardée par charité et l’a fait soulager lors de ses couches, en appelant la sage femme qui arriva après que l’enfant soit né. Mais pendant le plus fort de ses douleurs, elle a toujours dit, n’avoir pas connu d’autre homme et que le père de l’enfant était George « Goeury ».

 

 

Marguerite Koch, femme de Rémy Suisse [3], âgée de 50 ans, dépose qu’elle vit dans sa maison depuis 10 ans et qu’elle a toujours su qu’elle était faible d’esprit et incapable de faire la moindre chose qui soit conforme au bon sens. De plus, elle a la facilité de se faire engrosser par les garçons, tout d’abord par un garçon de Terville qui lui a fait un enfant à la garde de la mère dudit garçon et maintenant, la malheureuse s’est laissée engrosser par l’accusé, George « Goeury », valet du nommé François Delhaye. Pressée de question elle me raconta la même chose qu’à mon époux et s’il est vrai de depuis sa grossesse je n’ai pas vu de familiarité entre Anne Marie et ledit George « Goeury », il est vrai aussi que l’accusé se sentant offensé avait attendu Anne Marie qui se rendait à l’église de Guentrange et l’avait battue et maltraitée à grand coups de bâton et qu’il l’aurait assommée si l’on n’était pas venu à son secours. Voilà ce qu’elle sait de l’affaire.

 

 

Anne (illisible), jeune fille servante à Rémy Suisse dépose qu’elle a vu Anne Marie pendant l’été qui causait dans une vigne qui appartenait au nommé Delhaye, avec l’accusé qui lui donnait du pain blanc qu’elle ramenait à la cense. Qu’un jour de dimanche, George « Goeury », croyant que personne n’était au logis, était venu à la cense voir Anne Marie, de sorte que sur le bruit qu’elle entendit, elle se rapprocha et elle a entendu et vu que l’accusé lui donnait des coups de bâtons en lui disant : « Pourquoi dis tu que c’est moi qui t’as rendu enceinte, je t’ai donné autrefois du pain blanc et de la bière à boire, une autre fois tu n’auras rien ». Cela en continuant à la maltraiter, Anne Marie fut obligée de se sauver derrière la maison pour lui échapper. J’ai aussi entendu dire par la nommée Elisabeth qui logeait à la cense dans la même maison qu ‘Anne Marie, que l’accusé était venu lui dire : « Pourquoi tu dis que c’est moi qui t’as fait un enfant, tu dois dire que c’est un soldat » et comme Elisabeth s’était montrée, il était parti.

 

Le rapport qui fut fait par le lieutenant général civil et criminel du bailliage au procureur du roi, relate les faits évoqués par les témoins et précise que ladite Anne Marie est hors d’état de nourrir et s’occuper de l’enfant et convoque une audience ultérieure du tribunal.

 

Malheureusement, le rapport de cette audience ultérieure n’a pas été trouvé, nous ne connaitrons donc pas la fin, même s’il est probable que seuls les faits de violences furent retenus contre ledit George « Goeury » qui dans les rapports officiels du bailliage est toujours dénommé George Laurent.

 

 

 

[1] De son vrai nom, Rémy Schweitzer. Suisse n’étant que la traduction française de Schweitzer.

[2] Dans les témoignages, en langue germanique, il sera appelé « Goeury »

[3] Rémy Suisse était aussi maire d’Elange

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