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Thionville – Confréries et corporations (6ème partie les bouchers)

Publié le par Persin Michel

Avant d’évoquer la corporation des bouchers, revenant un peu sur les signes représentatifs de ces corporations de métier. Nous avons déjà vu quelques éléments se trouvant au musée de  la Tour aux Puces de Thionville où l’on voit ces représentations de métiers. Nous avons aussi vu au sujet des tanneurs que ceux-ci avaient un blason créé par l’administration royale sous les ordres de Charles René d’Hozier, généalogiste du roi et juge des armoiries qui s’était vu confier par Louis XIV en 1696 la tâche de doter chacun, chaque couvent, chaque corporation d’un blason officiel moyennant un droit de 20 livres à payer pour en avoir le certificat et pouvoir éventuellement l’utiliser.

 

Les corporations de Thionville se virent donc imposer un blason confectionné par l’administration royale. A priori, ces corporations ne l’utilisèrent pas ou peu, je n’ai vu aucun acte en faisant état. Jean Claude Loutsch, dans son grand armorial du pays de Luxembourg (1974) les répertoria de façon non figurative [1].

 


[1]Publication de la section historique de l’institut du Grand-Duché de Luxembourg. AMT Tome 81 186P81

Je leur ai donc donné une forme plus explicite que vous trouverez ci-dessous :

Tanneurs-Cordonniers
Tailleur d'habits
Tisserands

 

St Thiebault (Maçons-Charpentiers-Couvreurs)
Merciers-Ciriers-Huiliers

 

Boulangers-Pâtissiers
Bouchers

 

Comme pour les autres professions, le dénombrement de la population thionvilloise de 1611, nous donne les noms des bouchers de la ville : (Toujours sous réserve de l’orthographe)

 

Nicolas Göbel – Peter Flie – Jean Ham (le vieux) et Jean Ham (le jeune) – Jean Neumetzler Nicolas Ham – Hans Klopstein – Schanen Claus – Johannnes Wolff – Johannes Wolckinger  Jean Göbel – Peter Wintringer – Peter Ham – Paulus Keichinger – Wolff Wintringer  Frantz Kertzen – Salentein Uttinger – Simon Troye – Adam Wintringer  Schanen Peter  Edmond Jenisson – Georges Reispurger – Hans Klopstein – Christian Melchior – Michel Ham – Nicolas Neumetzler.

 

Au nombre de 26, on remarquera de suite que plusieurs membres d’une même famille exerçaient ce métier, familles qu’on retrouvera listées en 1686 comme les Ham, les Klopstein ou les Kertzen.

 

Souvent assez riches les bouchers qui avaient des relations plus fréquentes avec les tanneurs et les fermiers des villages alentours, fonctionnaient sur le schéma classique des autres corporations : Ils avaient une maison de corps de métier, ils achetaient du bétail qu’ils mettaient à engraisser chez un fermier des alentours, parfois c’est eux-mêmes qui faisaient engraisser du bétail reçu de particulier.

 

« Ainsi le 29 avril 1672, un certain Charles Piquard dit « La montagne » cavalier dans les cravates royales en garnison à Thionville va laisser à François Mangeot, maître boucher, 19 bêtes blanches tant brebis que moutons pour les engraisser pendant trois années à la fin desquelles il devra lui rendre 19 écus blancs même si certaines bêtes sont mortes soit de fait de guerre ou de maladie. »

 

Comme les boulangers, ils étaient soumis à des contrôles réguliers de la part de l’hôtel de ville, les boulangers sur le poids et la cuisson des pains avec des amendes si un écart était relevé, les bouchers l’étaient sur la quantité et la qualité des viandes proposées. Leur corporation avait fixé des règles à ne pas négliger sous peine de sanctions. (Voir à ce sujet mon article paru le 27 janvier 2013 dans le Miscellanées 2013/2014 où sur le blog www.histoiredethionville.com.

Taper « Confrérie des bouchers » dans la zone : Recherche)

 

Cependant les bouchers devaient également s’acquitter de droits municipaux d’octroi sur chaque bête qui rentrait en ville : (Ci-dessous : Extrait du règlement de l’octroi de Thionville en 1813)

Extrait du règlement de l'octroi de Thionville 1813

Extrait du règlement de l'octroi de Thionville 1813

La mention de « Tuerie publique » fait référence à l’abattoir municipal qui n’existait pas au 17èmeet 18èmesiècle où les bouchers pratiquaient l’abattage chez eux.

 

Ces droits d’octroi toujours sujets de litige avec les marchands de la ville furent à l’origine d’un procès entre la ville et le corps des bouchers en 1770/1772. Ce fut une affaire aux multiples rebondissements. Je vous résume l’affaire ci-dessous :

 

« Les bouchers se devaient de payer l’octroi sur le bétail entrant en ville, toutefois un litige se fit jour sur les « pieds fourchus  [1]», les droits ne furent plus payés et la ville porta l’affaire devant la cour souveraine de Nancy qui débouta les bouchers et donna raison à la ville. Les bouchers demandèrent à la ville un échelonnement du paiement des arriérages dus à la ville, mais entre-temps, celle-ci demanda des saisies sur leurs biens à l’encontre de quelques bouchers, ce à quoi les bouchers s’opposèrent. 

 

La ville décida alors de porter l’affaire devant le parlement de Metz afin de contrer l’opposition aux saisies et de demander le paiement des arriérages. Cela déclencha la fureur du corps des bouchers qui déclarèrent ne plus vouloir payer ces arriérages et vouloir abandonner leur métier dans les trois mois si un compromis n’était pas trouvé.

 

La ville réagit vivement à ce chantage et prit une décision surprenante et originale par la lettre qui suit, envoyée à l’évêque de Metz :

 

Le 6 juillet 1772.  

Les officiers de l’hôtel de ville mis en demeure par le corps des bouchers de Thionville que ceux-ci abandonneraient leur métier le 1erjuillet 1772, suite à un procès que la ville a gagné contre eux. 

La ville décide avec l’agrément de l’intendant, d’appeler à leur place les bouchers forains, toutefois la chaleur de la saison ne permet pas d’exposer les viandes au grand air.

La ville a posé les yeux sur une chapelle voûtée qui lui appartient et qui servait jadis à la confrérie du Rosaire. Le service de cette confrérie ne s’y fait plus depuis l’arrêt du parlement de Metz du 10 mai 1763 sur le sujet des confréries et congrégations. 

Les ornements de la chapelle, les calices et confessionnaux ont été retirés et portés à l’église paroissiale toute proche où le service de la confrérie se fait encore en attendant l’arrêt définitif de la cour qui ne peut être que défavorable car la confrérie n’a pas de lettres patentes. 

La ville vous demande humblement d’user de cette chapelle pour y déposer les viandes des bouchers forains, car la ville n’a pas d’autres solutions.

 

Le 10 juillet 1772

L’évêque Louis Joseph de Montmorancy-Laval accepte l’utilisation de l’ancienne chapelle sous réserve d’accord du directeur de l’hôpital des pauvres [2]et à la condition que les trois autels qui sont dans ladite chapelle soient démontés ou masqués.

 

Le jour même, 10 juillet 1772, les bouchers de Thionville arrêtent d’exercer leur métier, mais la ville à fait placarder des affiches dans les villages alentours demandant aux bouchers forains [3]de venir faire le service de la boucherie en ville. 

 

[1]Animaux aux sabots fendus c’est à dire les ruminants, bœuf, moutons et autres

[2]Autorisation purement formelle, car le directeur est nommé par la ville 

[3]Ce nom dérive de « foire » ceux qui vendent sur les marchés ou foires. Par extension ceux qui ne sont pas bourgeois de la ville et ni résident pas

La ville va faire monter une cloison devant les autels afin de les soustraire à la vue, faire changer la serrure de l’ancienne chapelle et surtout, elle va faire commencer à tuer du bétail dès le 11 juillet 1772.

 

Puis la ville va nommer le sieur Dumère [1], secrétaire du commissaire des guerres à Thionville,  pour veiller aux intérêts de la ville, faire les recettes et dépenses journalières de l’affaire, assister à l’achat du bétail, maintenir l’ordre à la boucherie et surveiller le maître boucher Pierre Klopstein, ses aides et domestiques ainsi que Jean Reiter et sa femme employés par la ville pour servir à la boucherie.

 

Pour les bourgeois et la garnison, la viande s’achète donc dans l’ancienne chapelle du Rosaire et cela semble avoir bien fonctionné car dès le 3 août 1772, les bouchers de la ville cédèrent et reprirent leur métier.

 

 

[1]Il sera receveur des deniers publics de la ville et pour un temps avec son épouse Elisabeth Watelet, seigneur de Veymerange 

Pendant cette crise, la ville acheta :

 

5 bœufs et demi qui furent pris chez les bouchers de la ville et 10 autres achetés, 11 vaches, 61 veaux et 118 moutons.

 

Le sieur Dumère fut chargé de solder financièrement cette affaire en sachant que la ville avait dû payer la visite de l’ancienne chapelle pour en faire l’inventaire, les quelques travaux pour la serrure et les cloisons devant les autels, elle a encore payé les employés et la nourriture du boucher Klopstein et de ses aides, en contrepartie, elle a vendu les peaux des animaux aux tanneurs [1]et les bouchers de la ville ont repris la viande restante.

 

Quoi qu’il en soit la ville dégagera de cette opération un surplus de 287 livres tournois qui furent versé dans la caisse communale.

 

Dans cette crise de 1772, la ville a réagi vivement et sans transiger, estimant avoir déjà fait des concessions et fort de son bon droit avec l’accord de l ‘intendant et de la cour souveraine de Nancy et du Parlement de Metz. 

 

Une fois que les bouchers eurent repris leur travail, elle fit pourtant des concessions et accepta des remises et rééchelonnements des arriérages. Il semble même que les saisies envisagées furent abandonnées.

 

 

 

[1]Une peau de boeuf ou de vache était rachetée par les tanneurs à 11 livres, la ville en vendit ainsi 7 pour 77 livres. Elle vendit aussi le suif aux ciriers.

Deux habitants de la ville qui n’étaient pas bouchers à l’origine mais participèrent à l’organisation de cette boucherie transitoire furent aidés par la ville après la crise à s’installer comme bouchers à part entière et à intégrer le corps de métier.[1]

 

Nous avons vu que la boucherie temporaire fut installée dans l’ancienne chapelle du Rosaire alors désaffectée qui fut la chapelle de la puissante confrérie du Rosaire. Rare confrérie à avoir une chapelle dédiée et seule confrérie d’essence strictement religieuse non inféodée à une corporation de métier.

 

Nous verrons cela dans le prochain article sur les confréries thionvilloises.

 

 

Sources :

Notaires Thionvillois : Helminger et Fourot et Lanio ADM 3E7538 3E7539 3E7600-7606

1686 – La confrérie des bouchers de Thionville – Miscellanées 2013/2014

Notes de l’abbé Braubach aux archives municipales de Thionville

Jean Claude Loutsch - Publication de la section historique de l’institut du Grand-Duché de Luxembourg. AMT Tome 81 186P81

 

[1]Il est possible que leurs relations avec les autres bouchers ne fussent pas des plus amicales, idem pour Pierre Klopstein qui fut le boucher officiel de la ville pendant la crise.

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